Appel à articles : Transmission et apprentissages au prisme du genre? Entre naturalisation et interrogations dans les espaces familiaux et professionnels (Rief, n° 59)

Transmission et apprentissages au prisme du genre. Entre naturalisations et interrogations dans les espaces familiaux et professionnels.

Dossier du numéro 59 de la Rief coordonné par : Julie Pinsolle (Université de Bordeaux), Katharine Throssell (Université de Louvain), Élodie Razy (Université de Liège) et Florence Pirard (Université de Liège).

Depuis les années 1970, les études de genre se sont imposées comme un champ majeur des sciences sociales, en interrogeant la construction sociale du féminin et du masculin, les rapports sociaux de sexe et les systèmes de domination qui les organisent (Oakley, 1972 ; Connell, 1995/2014 ; Butler, 1990/2006 ; Bereni, Chauvin, Jaunait & Revillard, 2020). Dans de nombreux pays, les débats contemporains autour de l’écriture inclusive, de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, ou encore de la visibilité médiatique des minorités de genre et d’orientation sexuelle témoignent de la centralité croissante de ces enjeux.

Bien que moins étudiées, les questions de genre se posent dès la petite enfance et traversent l’ensemble des trajectoires familiales. L’enjeu de ce numéro est d’analyser les places et formes de ces questions de genre dans les trajectoires familiales, à la fois dans l’espace domestique et dans l’espace public. Ces questions méritent des investigations approfondies, tant sur les pratiques ordinaires d’éducation que sur les controverses et récupérations politiques qu’elles peuvent susciter. Il s’agit d’articuler les travaux qui défendent l’utilité d’analyser les relations sociales et les rapports de pouvoir à travers le prisme du genre – en tenant compte des inégalités et violences que les stéréotypes produisent – et les critiques qui dénoncent une supposée « perte de repères », souvent formulée en termes de « crise de la masculinité », de recomposition des normes familiales ou de transformations des corps et des identités.

Ce dossier dirigé par Julie Pinsolle (Université de Bordeaux, CeDS), Katharine Throssell (Université de Louvain, CReSPo), Élodie Razy (Université de Liège, Institut de recherche en sciences sociales – Laboratoire d’anthropologie sociale et culturelle) et Florence Pirard (Université de Liège, Research Unit for a life-Course perspective on Health and Education – RUCHE), propose d’examiner les normes et stéréotypes de genre ainsi que les processus de naturalisation et de dénaturalisation (et leur dialectique) qui traversent les familles, les structures d’accueil, les pratiques professionnelles et les contextes institutionnels. Ces processus donnent lieu à des transmissions sous tension, à des « mixed messages » explicites ou implicites, exprimés et/ou incarnés par les parents et les professionnel·les auprès des enfants et des adolescent·es, et qui peuvent être reçus ou appropriés de diverses façons.

Trois axes, complémentaires et non exclusifs, sont proposés.

Axe 1 – Genre et relations entre parents

À l’heure des discours récurrents sur les « nouveaux pères » et l’émergence d’une « paternité expressive » (King, 2015), la littérature souligne l’écart persistant entre la rhétorique de l’égalité et la réalité des pratiques éducatives au sein des foyers. Les travaux sur les masculinités hégémoniques et les reconfigurations contemporaines des normes masculines permettent de situer ces « nouveaux pères » dans un contexte d’ajustements, de tensions et de résistances (Connell, 1995/2014). 

En France, les enquêtes sur les temps parentaux et l’organisation des familles montrent la persistance de fortes disparités dans la répartition des tâches éducatives et domestiques. Ces disparités s’observent aussi bien quantitativement (les mères passent plus de temps, qui plus est seules avec l’enfant, que les pères), que dans la nature des activités réalisées avec l’enfant : les pères investissent davantage les temps plus valorisés socialement (loisirs, sorties) quand les mères conservent les tâches plus périphériques (ménage, courses, soins quotidiens) (Drees, 2025a, 2025b). Des travaux récents sur la « paternité féministe », les engagements égalitaires et leurs limites, mettent en évidence les tensions entre aspirations déclarées et pratiques effectives (Chatot & Quennehen, 2025).

Ce premier axe invite des contributions qui interrogent le lien – voire le hiatus – entre les discours plus égalitaires portés par les parents, en particulier par les hommes, et la persistance de pratiques inégalitaires dans l’éducation familiale, la division sexuelle du travail domestique et la prise en charge mentale des tâches.

Les contributions pourront mobiliser des approches diachroniques ou comparatives (contextes nationaux ou culturels différents), explorer les recompositions de la conjugalité, les configurations familiales plurielles (familles recomposées, homoparentales, monoparentales) et interroger la manière dont les normes de genre sont discutées, négociées ou reconduites au sein des couples. Ces réflexions peuvent également être élargies à d’autres relations familiales : grand-parentalité, beau-parentalité, etc. 

Axe 2 – Genre et relations parents-enfants : socialisations, cultures, médias, numérique

Ce deuxième axe se centre sur la manière dont la (dé)construction des stéréotypes de genre intervient dans les relations entre parents et enfants, dans les pratiques quotidiennes qui les sous‑tendent. Il s’agira d’analyser les processus de résistance, de reproduction et/ou de promotion de la (dé)construction de ces stéréotypes, en portant une attention particulière aux supports de socialisation : consommations culturelles infantiles et familiales, pratiques médiatiques, usages des réseaux sociaux et dispositifs numériques. Ces contributions pourraient proposer une analyse des pratiques parentales mais aussi mettre en valeur la voix et la perspective des enfants eux-mêmes. 

Les recherches sur la culture « girly » et la féminisation marchande de l’enfance (Orenstein, 2011), de même que les travaux sur les effets des médias sur l’image corporelle des filles (Hayes & Tantleff‑Dunn, 2010), montrent comment les produits culturels adressés aux enfants véhiculent des normes genrées, corporelles et émotionnelles très marquées. Les analyses portant sur les réseaux sociaux, les discours de haine et les formes de cyber‑sexisme mettent en évidence de nouveaux lieux de socialisation et de violence de genre qui touchent directement les adolescents et les adolescentes (Ging & Siapera, 2019 ; Ging & Park, 2023).

Les contributions attendues dans cet axe pourront notamment :

·    interroger l’impact de l’implication différenciée entre mères, pères et autres adultes exerçant des fonctions parentales et éducatives (par exemple les parents, les grands-parents) sur l’apprentissage des rôles et stéréotypes genrés (dans leur normalisation et/ou déconstruction) ;

·    analyser la place du genre dans les pratiques culturelles familiales (littérature jeunesse, jeux, jouets, films, séries, réseaux sociaux) ;

·    étudier la réception et les appropriations enfantines de ces contenus, y compris les formes de résistance, de détournement ou de subversion ;

·    intégrer une perspective intersectionnelle, attentive aux effets croisés du genre, de la classe sociale, de l’origine, de la race et de l’orientation sexuelle sur ces processus de socialisation (Crenshaw, 1989). 

Cet axe souhaite aussi considérer les expériences des familles homoparentales et autres configurations familiales minoritaires, où les normes de genre peuvent être discutées, rejouées ou reconfigurées de manière singulière.

Axe 3 – Genre, éducation familiale et relations avec les professionnel·les

Ce troisième axe inscrit les questions de genre dans une perspective institutionnelle élargie, en incluant les différents lieux de vie, d’accueil et d’éducation dès la petite enfance : services de la petite enfance, écoles maternelles et élémentaires, structures périscolaires et de loisirs, dispositifs d’accompagnement à la parentalité, etc.

Dans des contextes où les modèles de socialisation restent largement inégalitaires et amènent les enfants à intérioriser des limitations et des places assignées (malgré la Convention internationale des droits de l’enfant et les politiques d’égalité filles‑garçons affichées dans de nombreux pays), les institutions éducatives sont à la fois des lieux de reproduction et de transformation des normes de genre. Les recherches sur les pratiques enseignantes, éducatives et d’accompagnement des familles montrent la persistance de stéréotypes, mais aussi l’émergence de dispositifs visant explicitement la déconstruction des rapports sociaux de sexe et la promotion de l’égalité tels que par exemple, les travaux sur l’égalité filles‑garçons à l’école et les programmes dédiés (Duru‑Bellat, 2004 ; Mosconi, 1989).

Les contributions de cet axe pourront :

·    analyser la manière dont les professionnel·les prennent en compte (ou non) le genre dans leurs interactions avec les enfants et les parents, et dans leurs projets pédagogiques ;

·    étudier les collaborations, tensions et négociations entre familles et institutions autour des enjeux de genre, y compris lorsque des « paniques morales » se cristallisent (par exemple autour de l’éducation à la sexualité, des supports pédagogiques, des présences de minorités de genre) ;

·    questionner la responsabilité professionnelle dans la réalisation, à l’échelle locale, de projets visant l’égalité, la lutte contre les violences et la reconnaissance du rôle actif des enfants dans la construction de leur identité.

Les contributions sont encouragées à prendre en compte à la fois les dimensions matérielles (occupation de l’espace, distribution des objets, affichages, aménagements) et immatérielles (représentations, discours, normes implicites) du genre, ainsi que la pluralité des registres dans lesquels il est en jeu (intime, familial, interpersonnel, interactionnel, professionnel, public).

Une attention particulière sera portée aux travaux qui articulent plusieurs échelles d’analyse (du quotidien familial aux politiques publiques), qui intègrent une perspective intersectionnelle et traitent de la participation des enfants aux processus à l’œuvre.

Références 

  • Bereni, L., Chauvin, S., Jaunait, A. & Revillard, A. (2020). Introduction aux études sur le genre (2e éd.). Paris : La Découverte.
  • Butler, J. (2006). Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l’identité (C. Nordmann, Trad.). Paris : La Découverte. (Ouvrage original publié en 1990 sous le titre Gender trouble: Feminism and the subversion of identity.)
  • Chatot, M. & Quennehen, M. (2025). Être un père féministe, mission impossible ? Paris : Textuel.
  • Connell, R. W. (2014). Masculinités (G. Leduc, Trad.). Paris : Éditions Amsterdam. (Ouvrage original publié en 1995 sous le titre Masculinities.)
  • Crenshaw, K. (1989). Demarginalizing the intersection of race and sex: A Black feminist critique of antidiscrimination doctrine, feminist theory and antiracist politics. University of Chicago Legal Forum, 1989(1), 139‑167.
  • Drees. (2025a). Temps parentaux (Études et Résultats, 120). Paris : Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques.
  • Drees. (2025b). Organisation des familles (Études et Résultats, 120). Paris : Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques.
  • Duru‑Bellat, M. (2004). L’école des filles : La formation des rôles sociaux. Paris : L’Harmattan.
  • Ging, D. & Park, K. (2023). The impact of the use of social media on women and girls (Study for the FEMM Committee, Policy Department for Citizens’ Rights and Constitutional Affairs, PE 743.341). Bruxelles : Parlement européen.
  • Ging, D. & Siapera, E. (Eds.). (2019). Gender hate online: Understanding the new anti-feminism. Cham : Palgrave Macmillan.
  • Hayes, S. & Tantleff‑Dunn, S. (2010). Am I too fat to be a princess? Examining the effects of popular children’s media on young girls’ body image. British Journal of Developmental Psychology, 28(3), 413‑426.
  • King, L. (2015). Family men: Fatherhood and masculinity in Britain, 1914–1960. Oxford : Oxford University Press.
  • Mosconi, N. (1989). La mixité dans l’enseignement secondaire : Un faux semblant ? Paris : PUF.
  • Oakley, A. (1972). Sex, gender and society. Londres : Temple Smith.
  • Orenstein, P. (2011). Cinderella ate my daughter: Dispatches from the frontlines of the new girlie‑girl culture. New York : HarperCollins.​

Calendrier

25 mars 2026 : envoi des résumés (3000 signes avec les références bibliographiques) à Julie Pinsolle julie.pinsolle@u-bordeaux.fr et à la rédactrice en chef responsable du n° 59 de la Rief : veronique.francis@univ-orleans.fr.

Avril 2026 : retour aux contributeurs et contributrices des propositions retenues.

1er septembre 2026 : envoi des articles. 

Janvier 2027 : retour des expertises.

Mars 2027 : retour des textes révisés et mis en page selon les normes de la revue.

Juin 2027 : publication du n° 59.

Publications similaires